• Thomas GROLLIER

Brève cartographique #42


 

L’Azerbaïdjan, la Zambie ou l’Arménie vous en avez entendu parlé. Enfin j’espère. Mais connaissez vous l’Arbezie? Non? Et pourtant même Edgar Faure ou De Gaulle s’y sont rendu en visite officielle. Vous ne voyez toujours pas? C’est (presque) normal. Ce territoire « autoproclamé » n’existe pas dans le concert des nations reconnues par l’ONU mais fait pourtant les beaux jours de la frontière franco-suisse avec quelques histoires savoureuses dont nous sommes tous friands dans cette brève du vendredi. Plantons le décor, enfin surtout les drapeaux et les bornes frontières. Nous sommes au cœur du Jura. D’un côté, en France, Les Rousses et un petit village au sud-est de la commune nommé La Cure. Côté Suisse, la commune de Saint-Cergue et un petit village qui lui est rattaché : La Cure. Point d'erreur, nous sommes bien en présence d’un village à cheval sur une frontière. Et comme d'habitude, cette bizarrerie géographique est due à l'histoire parfois haletante de ces jolies et paisibles vallées jurassiennes.


Au milieu du XIXe siècle, les représentants français font la demande d'une rectification de la frontière afin de mieux la matérialiser mais aussi de mieux suivre le cours de la vallée des Dappes et ainsi permettre le passage d'une grande route (la future Nationale 5) en direction de Genève. Il est donc prévu d'échanger la même surface de terrain entre les deux nations. Les chiffres s'arrêtent alors à 746 hectares. La France donne 746 hectares à la Suisse et inversement la Suisse en rétrocède 746. Fastoche. Et pour que ce soit bien compris de tous on plantera des bornes en pierre pour matérialiser le tout. On est en décembre 1862. Il ne reste plus qu'à ratifier l'accord par les parlements de deux nations. Charme de la bureaucratie cela prend un peu de temps, alors que tous le monde sait exactement où la future frontière sera tracée. Rentre alors en scène un homme ingénieux : Monsieur Ponthus.


Visiblement doué pour les affaires, la géodésie et le Cadastre, le citoyen Ponthus constate qu'un de ses champs en bordure de la route impériale 6 (la future N5) sera coupé en deux par la frontière. L'accord franco-suisse de décembre 1862 indique qu'il ne sera fait aucune atteinte aux biens antérieurs à la ratification. Sauf que début 1863, l'accord frontalier n'est pas encore signé. Hop, un peu de bois, un peu de pierre, quelques copains, et notre fier Ponthus érige illico un bar-commerce sur son terrain triangulaire non encore divisé entre les deux nations.

Trois mois après l'accord le Traité des Dappes est ratifié. On est fin février 1863 et le bâtiment construit par Ponthus est alors devenu légalement intouchable bien qu’à cheval sur la frontière. Mesdames et messieurs, voila ainsi la naissance d'un passage idéal pour la contrebande. La situation est idéale. Au nord sa porte suisse donne sur le canton de Vaud. Au sud sa porte française est sur la route impériale. Le bornage frontalier est effectué et une belle borne de pierre est encore visible sur la partie orientale du bâtiment. On est encore sous l'Empire français, d'où l'usage de l'aigle.


Quelques années plus tard, en 1921, une sévère engueulade entre les deux héritiers Ponthus fera que l'établissement changera de main. Jules-Joseph Arbez et sa famille en prend possession et renomme aussitôt le lieu :« Hôtel Franco-Suisse ». Juste à côté de l’hôtel la Confédération a mis un place un poste de douane. Côté français la situation est plus complexe. En raison de la forme triangulaire de la confluence entre la route Nationale 5 et la route vers la Suisse, l'imposant poste frontalier est bâti sur le seul terrain encore disponible. Sauf qu'il est pile dans l'axe de la Nationale 5. En venant du nord, le poste des douanes est construit un peu avant la route obliquant vers le poste suisse. Les automobilistes français voulant pourtant poursuivre sur la N5 en direction du Col de la Faucille, Divonne-les-Bains ou Genève doivent donc passer par un poste frontière bleu-blanc-rouge sans pourtant quitter le territoire français. Ubusesque mais dans un pays si friand de taxes et de droits de douane on n'allait pas chipoter quand même. Depuis, la N5 a été déviée du village, mais le poste frontalier français demeure bien entendu. D'autant qu'on est à la frontière entre le Suisse et la France et donc, de facto, entre l'Union européenne et la Suisse. Les locaux des Rousses restent donc susceptibles d'être contrôlés bien que restant sur le territoire de leur propre commune.

Mais revenons à notre sympathique hôtel Franco-Suisse. Car l'histoire déjà incroyable n'est pas finie. On l'a bien compris, l'hôtel permet de s'affranchir gentiment des gabelous et autres tracasseries policières. Cela fera sa renommée et sa fortune. Mais cela va aider aussi beaucoup de monde durant la Deuxième guerre mondiale. Au nord de l'hôtel la Suisse, dite neutre, est indépendante. Au sud de l'hôtel c'est la zone libre (jusqu'en 1942) et au niveau du poste frontalier français c'est la zone occupée et la présence des troupes nazies. Dans l'hôtel les premières marches conduisant à l'étage sont françaises. Mais la 7e serait suisse. L'étage est donc interdit aux troupes d'occupation puisqu'il faudrait alors franchir la frontière. Max Arbez profite ainsi de la situation idéale de son hôtel pour en faire un lieu de passage des fugitifs, juifs et membres de la résistance fuyant l'oppression. Le régime de Vichy fera murer la porte côté France pour mettre fin aux échanges. En 2012, Max sera reconnu « Juste parmi les nations » à titre posthume.

Dans les années 50, Max Abrez entre douaniers suisses et français. Son hôtel est visible en arrière plan.

A la sortie de la Guerre, la Confédération est un peu lasse de cette situation et veut y mettre fin en voulant prendre possession de l'hôtel. Mais rien n'y fait, la frontière reste au centre de la bâtisse. La Suisse décide alors que l'hôtel relève de la France. Cette dernière réplique que cela relève de la Suisse. Bref, tout le monde rejette la responsabilité sur l'autre nation. Edgar Faure, alors député du Jura, pointera alors l'extraterritorialité officielle du lieu et, en plaisantant, nommera ce petit bout de terrain du nom de son proprio : «l’Arbezie». En 1958, Max Arbez, un brin fanfaron, donnera même naissance à la principauté d’Arbezie et la dotera d'un drapeau triangulaire de la forme du terrain initial. Même le grand Charles est venu visiter l'établissement alors que les prémices des accords d'Evian devant mettre fin à la Guerre d'Algérie débutèrent dans l'hôtel. De Gaulle sera d'ailleurs le 1er citoyen d'honneur de la Principauté d’Arbezie. L'hôtel traverse le siècle tout autant que la frontière. Les clients de la chambre 12 dorment en Suisse mais leur salle de bains est France. Les lits des chambres 6 et 9 sont à moitié en France, à moitié en Suisse.

L'hôtel côté Suisse. La douane suisse est visible en arrière plan

Et tout cela à cause d'un contrebandier du XIXe siècle qui avait misé sur le contournement des droits de douane et le trafic de chocolat...

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