• Thomas GROLLIER

Brève cartographique #16



La Barre des Écrins (Hautes-Alpes)

Durant de nombreux siècles, exception d’une courte période impériale, le plus haut sommet français était la Barre des Ecrins (4 102 m) dans le Briançonnais. Mais patatras, le 24 mai 1860, date maudite pour les fiers Dauphinois, la Savoie revient de droit à la France en juste rétribution de l’aide militaire française à Vittorio Emanuele. De ce jour le plus haut sommet français devient donc le Mont Blanc culminant à 4 809 mètres, hauteur qui varie d’ailleurs en fonction de la quantité de glace sommitale. Et là, ami lecteur, toi qui a suivi ici même le post expliquant la « ligne de partage des eaux » tu as donc logiquement anticipé le fait que le Mont Blanc est à cheval sur cette ligne. Le sommet est donc franco-italien.


Et bien non...


Malgré mon passeport en main et les yeux (doux) sur Marianne, je vous le dis tout de go : la France a arnaqué l’Italie! C’est un scandale, mais l’erreur à explication. Accrochez vous c’est un peu technique mais je suis sûr qu’avec votre cœur d'aventurier rien ne vous rebute.

Durant de nombreux siècles il n’y avait nul besoin de tracer de frontières en ces lieux inhospitaliers. Le Royaume de Savoie couvrait les deux versants tant celui de Chamonix que celui de Courmayeur.

Statue de Horace Bénédict de Saussure et Jacques Balmat

Balmat et Paccard ne parviendront au sommet de l'Europe qu’en 1786. Jusque là c’est simple et vous devez aisément me suivre. Avec l’intégration de la Savoie à la France, nécessité est alors de tracer la frontière là où personne ne se bousculait à l’époque. Fin XVIIIe la Savoie avait déjà connu une première période française et il avait bien fallu définir la ligne de partage avec le royaume sarde. Le sommet du Mont Blanc est visible depuis Chamonix mais ne l’est pas depuis Courmayeur. La limite française est donc tracée via une ligne de crête visible depuis la petite ville du Val d’Aoste et pour quelques hectares de neige le sommet du Mont Blanc devient intégralement français, la frontière passant alors par le Mont Blanc de Courmayeur. Fatale erreur. Car de leur côté les sardes avait des cartographes qui semblaient bien moins manchots que ceux de la 1ère République. Pour nos amis transalpins, aucun doute possible, la frontière suit la ligne de partage des eaux et le sommet de l’Europe occidentale est bien bi-national.


Carte Sarde (1823)

Avec le retour de la Savoie dans le giron français en 1860, la frontière doit de nouveau être établie. Mais le capitaine Mieulet du service cartographique des armées va reprendre le tracé français dessiné en 1796 en partant du principe que la ligne de crête visible depuis Courmayeur est bien la ligne de partage des eaux. Gravé dans le marbre par la puissance dominante, le dôme sommital du Mont Blanc est donc intégralement français pour quelques 20 hectares du bassin versant italien indûment acquis. La jeune Italie, signataire du traité à d’autres chats à fouetter qu’un déclaratif de ligne de crête à 4800 mètres, mais continuera néanmoins à se baser sur la carte sarde (qui est un bijou soit dit au passage) et dessine encore et toujours la frontière à cheval sur les 4 809 mètres du Mont Blanc. Mais vu des cartes de France le plus haut sommet italien reste donc le Mont Blanc de Courmayeur (4 748 mètres).

De temps en temps, le dossier est remis en avant sur la place publique. Pour des raisons de prestige peut-être, la France ne daigne pas trop en faire cas. De nombreux services cartographiques ont suivi le tracé français (anglais, suisses...) tandis qu’allemands et autrichiens se basent sur le tracé italien. Plus prudent, GoogleMaps indique les deux versions avec un pointillé.

Car un autre soucis c’est fait jour sur le versant français. Orgueil mal placé sûrement, le sommet du Mont Blanc a été aussi une âpre lutte entre la commune de Chamonix et celle de Saint-Gervais. Merveilleuse France que celle des querelles de clochers! Ainsi Saint-Gervais-les-Bains a vu, un temps, les 20 hectares de la partie litigieuse de la frontière venir en enclave de son territoire. Gloria et chants, le maire de Saint-Gervais-les-Bains pouvait jubiler (à juste titre d’ailleurs car la plus courante voie d’accès au sommet est principalement sur sa commune) et les documents touristiques citent désormais le seul nom marketing «Saint-Gervais-Mont Blanc».

Si depuis les limites cadastrales ont été remaniées pour avoir une continuité territoriale pour Saint-Gervais-les-Bains, autant vous dire qu’aucune des deux communes française ne souhaite rouvrir le rocambolesque dossier de la frontière internationale. Pourtant cela ne serait que justice, surtout que l’erreur (de bonne foi?) du versant français pourrait rapidement s’aligner sur la pragmatique demande italienne.

Pour ceux qui auront la chance (et la force) d’accéder au sommet du Mont-Blanc, s’il vous plait, en regardant vers l’ouest veuillez bien placer votre pied gauche en Italie et votre droit en France. De ce pied droit affirmez le droit d’une vraie frontière liant deux pays frères.

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