• Thomas GROLLIER

Brève cartographique #45


 

« Tu vois, le monde se divise en deux catégories. Ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi tu creuses... ». Cette réplique culte du film Le Bon, la Brute et le Truand de Sergio Leone a été tournée en 1966 (extrait vidéo à voir ici). Finalement, en pleine guerre froide, l'usage du « deux catégories » est peut-être bien choisi. Les deux blocs est / ouest se font face et se toisent. La compétition est partout. Armement, diplomatie, ressources, espace... Mais elle se niche aussi telle la phrase du film : ils creusent.

Côté USA, la Lone Star Producing Company, creuse son trou dans l'Oklahoma à Washita qui est en un aussi. Le but est d'explorer le sol pour les hydrocarbures, le gaz principalement. En moins de 18 mois, entre 1972 et 1974, la foreuse du trou Bertha Rogers atteint la profondeur faramineuse de 9 583 mètres. Stoppée nette par une couche de soufre qui a détruit la tête de forage, le trou sera bouché quelques années plus tard. Mais ça reste, pour l'époque, un record pour un puits artificiel dans la croute terrestre. Pour rappel, cette dernière a une épaisseur moyenne 40 km et se situe à environ 6 300 km du centre de la planète. Il y avait donc encore de la marge. Mais déjà, à cette profondeur, la température et surtout la pression constatées ont fourni pas mal d'informations aux scientifiques.

De leur côté les soviétiques ne sont pas en reste non plus. Sans la pression d´actionnaires peu regardant, le forage est ici scientifique afin de mieux connaître la croute de la planète qui reste, encore aujourd'hui, un espace bien peu connu. Objectif : atteindre 15 000 mètres ! C'est dans la péninsule de Kola, non loin de la riante cité de Mourmansk, que les scientifiques russes installent le forage de Zapoliarny (du nom de patelin le plus proche). Et dès mai 1970, tels les Shadoks, ils creusent. Le climat n'aidant pas vraiment, ils mettent 9 ans pour atteindre la profondeur de 9 600 mètres battant ainsi le record américain de Bertha Rogers. Mais la foreuse est encore loin de son objectif. Le Popov est tenace, son sous-sol aussi.

Il leur faudra encore 10 ans pour parcourir 3 000 mètres de plus. En 1992 la tête est à 12 262 mètres (soient 12 km) mais elle n'ira pas plus loin. Première constatation, au fond, la température frise les 180 degrés Celsius alors que les soviétiques estimaient qu'elle ne serait que de 100 degrés. Deuxième constatation est que le projet est tombé dans un abime bien plus destructeur que la chaleur : la chute de l'URSS. En 1995 tout est abandonné et une partie des carottages est encore exposée à tous vents. En 2005 le puits est scellé (voir photo ci-dessous). Fermez le ban ! Au delà du record qui reste un détail, les enseignements tirés du forage ne sont pas vains. Jusqu’à 6 000 mètres de profondeur, les carottes prélevées ont révélé la présence de fossiles de plantons unicellulaires. Dans les roches les plus profondes et datant de 2,5 milliards d'années, la présence de molécules d'hydrogène et d'eau a largement étonné les scientifiques. Elle serait due à la pression qui aurait forcé les atomes d'hydrogène et d'oxygène à s'éjecter des roches.

Le puits aujourd'hui scellé

Depuis d'autres forages profonds ont été tenté. Les scientifiques allemands ont atteints les 9 100 mètres avant de renoncer en raison d'une température supérieure à 260 degrés. Des forages pétroliers ont parcouru des distances légèrement plus longues (12 300 mètres) mais n'étant pas verticaux, c'est donc toujours le trou de Kola qui reste celui ayant été le plus loin dans la croute terrestre : 12 km sous la surface. Par comparaison, un autre instrument humain, la sonde Voyager I, est désormais à 23 milliards de kilomètres de la Planète bleue. On a donc encore un vaste champ de découvertes potentielles sous nos pieds.


Le site de Zapoliarny dans les années 70

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